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Transcription pour Le balado Investir dans l’IA, épisode 10
• 10 juill. 2019

Grant McDonald

À l’heure actuelle, on peut créer presque n’importe quelle image ou vidéo avec l’IA. Cependant, l’IA est-elle considérée comme un art? Qu’en pensent les artistes? Comment l’utilisent-ils? On va le découvrir grâce à Stuart Keeler, conservateur d’art principal à la TD.

Il s’occupe de la collection d’art de la TD, qui s’enrichit depuis 1963 et qui compte aujourd’hui des milliers d’œuvres. Cette collection est centrée sur des œuvres qui rapprochent les clients et les collègues, et nous aide à comprendre notre monde. On trouve des œuvres dans les succursales et bureaux de la TD.

Stuart va nous parler de l’IA en art, de l’utilisation qu’il en fait comme conservateur et de sa signification pour la créativité humaine.

Stuart, merci beaucoup d’être avec nous. On est très heureux de pouvoir discuter avec vous, parce que vous connaissez très bien un sujet que peu de personnes connaissent : la magnifique collection d’œuvres d’art de la TD.

Vous pourriez commencer par nous expliquer votre rôle, ce que vous faites à la Banque, et à quoi ressemble votre quotidien.

Stuart Keeler

Bien sûr. Merci beaucoup. Correction : c’est une belle collection, mais elle est aussi emblématique, mémorable et bien établie.

De 1963 à aujourd’hui. J’aime arrondir à 60 ans, c’est-à-dire 60 ans d’une institution bancaire à la tête de la culture canadienne.

Et donc, à quoi ça sert? Quel est le rôle de l’art? Quel est le rôle de l’artiste? Le travail de mon équipe et le mien consiste à préserver, conserver et faire découvrir aux collègues et clients le rôle de l’art et du patrimoine.

Grant McDonald

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la collection? Qu’est-ce qu’elle comprend? Que peut voir une personne une personne qui visite une succursale ou un bureau de la TD en fait d’œuvres? Pouvez-vous nous expliquer ce qu’elle peut voir? Pas toutes les œuvres. On n’a pas le temps.

Stuart Keeler

Bien sûr. Eh bien. OK. Mon accent du Midwest ressort. Oui. La collection est très intéressante, car depuis 1963,elle n’a jamais cessé de s’enrichir. Plus de 1 200 emplacements ont des œuvres d’art en Amérique du Nord. Pour les banquiers, certaines des données pourraient être intéressantes. La collection compte 8 000 œuvres, dont plus de 1 000 œuvres inuites, et plus de 1 000 œuvres d’art autochtone également.

Il y a des sculptures, des dessins, des peintures, mais la collection met beaucoup l’accent sur la géographie. On acquiert ou présente des œuvres d’artistes qui représentent les régions où la TD est présente. De la Floride au Maine, de New York à la ville de Québec, du Yukon à Vancouver, et des Prairies à Toronto.

On a une collection internationale, d’une certaine façon. La collection est vraiment une machine en soi.

C’est un casse-tête en évolution, qui repose sur l’idée que l’art suscite la conversation. À la TD, l’art n’est pas un outil de décoration. En fait, on n’est pas censés aimer l’art.

En 1963, notre chef de la direction disait que l’art n’est pas une question de dollars ou de décoration, mais sert à amorcer la conversation.

C’est encore notre mandat, parce qu’on doit vraiment créer un dialogue. C’est donc le vrai rôle de l’artiste : susciter une conversation. C’est une façon unique de voir les choses. Et en effet, nous en discutons maintenant.

Grant McDonald

J’aimerais maintenant, puisqu’il s’agit d’un balado sur l’IA, en parler avec vous. Comment est-elle présente dans votre domaine? Examinons ce qu’elle signifie pour l’artiste et l’art en général. J’aimerais savoir ce que vous pensez de la façon dont l’IAs’intègre dans votre travail.

Stuart Keeler

Au quotidien, pour revenir à la question, notre équipe compétente est composée de conservateurs formés dans des musées. Ce sont des professionnels de l’art. Ils sont curieux et s’intéressent aux nouvelles technologies et à comment elles pourraient les aider dans leur travail.

Mon équipe est dynamique; les demandes sont constantes et on a une liste d’occasions infinie. L’IA nous aide dans la recherche et à comprendre ce qui se passe ailleurs.

Dans une perspective plus globale, notre rôle est aussi de faire des recherches en art, patrimoine et culture. On doit connaître les artistes et comprendre les tendances culturelles, et la façon dont ces éléments enrichissent l’expérience de nos clients au Canada ou en Amérique du Nord.

L’IA constitue en quelque sorte un raccourci qui accélère ce travail de recherche. Les recherches Google sont mises de côté et l’IA les remplace.

Grant McDonald

On peut donc la considérer comme un outil de recherche, tant sur l’art que sur les artistes. L’IA vous a-t-elle amené à explorer des pistes inattendues, qui ont ensuite suscité plus de questions et attisé votre curiosité?

Stuart Keeler

Bonne question. On est des historiens de l’art, des chercheurs formés, des universitaires habitués aux recherches documentaires. On est aussi formés pour travailler avec les gens. Un historien de l’art ou conservateur d’art est une sorte de catalyseur de conversation. L’IA pourrait tenter de supprimer le côté humain.

Mais à la TD, le côté humain est très présent. Si on revient au profil d’historien de l’art et de chercheur professionnel. On veut toujours trouver les meilleurs renseignements possible. Souvent, si l’IA nous fournit une réponse, on va la vérifier auprès d’une personne. Puis on pose des questions, on entame une conversation. Donc, peut-être que l’IA nous aide à avoir des conversations plus poussées pour comprendre le problème ou l’enjeu, ou le concept et le contexte de l’artiste.

En ce moment, un des aspects les plus intéressants est la rapidité d’exploration, mais la curiosité humaine prend le relais, parce que l’IA aide à accélérer le processus.

Grant McDonald

Et c’est là que réside la pensée critique, l’aspect profondément humain de la démarche. Vous avez certainementmplusieurs exemples, mais j’aimerais que vous me parliez d’un artiste ou d’une personne de la communauté que vous connaissez. Expliquez-nous comment elle utilise l’IA, ce qu’elle en retire, et quelles répercussions culturelles elle observe dans sa pratique ou son environnement.

Stuart Keeler

Excellent. J’aime cette question. Les artistes sont avant tout formés à faire de la recherche, à faire preuve de curiosité et à exercer leur esprit critique. Ils apprennent aussi à puiser dans les références de l’histoire de l’art. Ces références peuvent remonter à la grotte de Lascaux ou provenir d’un artiste qui travaille dans l’atelier voisin. Il peut utiliser ces idées.

Le milieu de l’art valorise cette démarche et la voit même peut-être comme naturelle. L’artiste Sanaz Mazinani vit ici à Toronto et a une réputation internationale. Ses œuvres sont dans la collection. On a d’ailleurs deux de ses œuvres qui intègrent clairement l’IA. Certains artistes utilisent l’IA en lui apprenant à chanter à partir de leur voix, ce que je trouve particulièrement fascinant. Ils combinent le son, la technologie et la voix de manière très créative.

L’IA offre un grand potentiel pour alimenter la réflexion sur ce qu’est l’art. À mon avis, les meilleures œuvres sont celles qui expriment quelque chose d’humain ou qui font écho à notre vécu.

Si vous repensez à une œuvre qui vous a marqué dans un musée, à la maison ou dans une galerie, ce qui vous a touché, c’est ce côté humain qui transparaît. C’est un concept puissant, porté par une démarche et une matérialité qui trouvent un écho en nous.

L’IA peut-elle faire ça? Je ne sais pas, mais l’œuvre chantée est particulièrement intéressante.

Revenons à Sanaz Mazinani : dans son travail, l’autorité de l’IA comme source de savoir est remis en question, ce qui est très puissant. Si on pense à des auteurs, comme George Orwell, Margaret Atwood et d’autres écrivains qui remettent en question les mécanismes du pouvoir et de l’autorité à grande échelle, une question se pose : comment l’IA pourrait-elle contester ces mécanismes, les contourner, ou les mettre à profit dans la création artistique? C’est vraiment génial.

Grant McDonald

J’aimerais vous poser quelques questions sur la créativité et ce à quoi elle ressemble. Avant d’aborder ce sujet, j’aimerais revenir sur le rôle de l’IA dans la création artistique et sur les sources dont s’inspirent les artistes. Les discussions sur le droit d’auteur sont nombreuses : quand l’IA crée quelque chose, elle s’appuie forcément sur du contenu existant.

On en revient au vieil adage disant que l’art imite la vie. Qu’en pensez-vous? Qu’est-ce que ça signifie réellement? Après tout, depuis toujours, les artistes observent le monde et créent à partir de ce qu’ils voient. L’IA reproduit-elle ce processus à une autre échelle?

Stuart Keeler

Oui, c’est possible. L’IA aidera les gens à approfondir leur réflexion personnelle et à explorer davantage leur curiosité. Quelle vérité est exprimée? Comment la vérifie-t-on? Comment s’approprie-t-on réellement ce qui est créé? On ne peut pas faire un simple copier-coller. Il faut plutôt se demander comment le modifier. C’est peut-être là que la création artistique commence. L’art naît quand une idée familière est réinterprétée, transformée par un concept, un matériau ou même l’expérience physique qu’on en fait.

Je ne sais pas si l’IA peut faire pareil. Je l’espère. J’espère qu’il s’agit simplement de la première étape.

En même temps, j’encourage les artistes à l’utiliser pour inventer et à commencer à réfléchir aux formes que pourrait prendre le pouvoir ou la créativité à travers l’IA. Elle peut aussi servir de miroir de notre monde, ce qui ouvre des perspectives très intéressantes.

Je ne l’ai pas encore vu. Dans mon travail, je passe mon temps à faire des recherches et à observer ce qui se crée dans le monde de l’art. Je m’interroge toutefois sur les approches qui permettent aux artistes d’utiliser l’IA autrement que comme outil de recherche, d’émulation ou de reproduction.

Le plus intéressant, c’est peut-être de l’utiliser non seulement pour créer, mais pour en tester les limites. C’est peut-être là que réside la création artistique, et c’est ce que semble faire Sanaz Mazinani. C’est là que les choses deviennent intéressantes.

Mais encore faut-il comprendre ce qu’on regarde. Il faut donc lire le texte. N’est-ce pas?

On ne peut pas juste regarder et dire : c’est de l’IA et elle fait x, y, z. Il y a des éléments complexes, des problèmes. Mais c’est aussi... Il y a aussi une histoire derrière. Pour plusieurs œuvres d’art, la vraie signification se cache derrière ce qui est visible. L’IA ne change pas ça.

Grant McDonald

Si on examine le passé, la technologie évolue chaque jour. Vraiment. L’IA est une évolution majeure, mais quand on regarde l’histoire, on voit apparaître de nouvelles plateformes pour diffuser les œuvres, un monde plus connecté grâce à Internet, et différents types d’art présentés de différentes manières.

Je suis curieux de savoir, avec le recul, à quoi ont ressemblé ces changements et quelle a été leur importance. Peut-on les comparer à ce que nous observons actuellement avec l’IA?

Stuart Keeler

Oui, c’est fascinant, parce que l’histoire de l’art nous l’enseigne. L’impressionnisme, le cubisme, le surréalisme; même la sculpture dans les années 1950 était perçue comme radicale et nouvelle.

Le tableau de Jean-Paul Riopelle, au 54e étage de la Tour TD, au TD Centre, était perçu comme audacieuse à l’époque.

Maintenant, cette œuvre est admirée et compte parmi les plus estimées de la collection.

On s’est longtemps demandé si la photographie était de l’art ou non. Ces débats avaient vraiment lieu et se sont estompés il y a environ 10 à 15 ans. Aujourd’hui, la photographie est reconnue comme art à part entière.

C’est pareil pour la vidéo. Son acceptation varie. Au final, tout repose sur la force de la démarche artistique, sur la voix de l’artiste et l’expérience qu’il crée pour le public. Avec l’IA, ce sera sans doute la même chose. On cherche déjà à la pousser plus loin et à en repousser les limites. Remettre en question son authenticité pourrait donner lieu à des œuvres empreintes d’humour ou d’ironie.

C’est là qu’on voit tout le potentiel de l’IA. Les artistes sont parfaitement placés pour nous guider.

Je veux les encourager dans cette voie, et je leur pose tous la même question : comment l’IA vous influence-t-elle? Certains haussent les épaules. Un peintre peut se montrer plus réservé, parce que son rapport à la technologie ne rejoint pas nécessairement son travail sur la toile, vous voyez?

Grant McDonald

C’est un bon point.

Ce qui m’amène à la prochaine question : on parle beaucoup de l’art qu’on a ici. Votre équipe et vous travaillez fort pour qu’elle soit pertinente, mise en valeur et continue d’occuper sa place dans l’histoire.

Je suis curieux, quand vous envisagez des acquisitions futures, cherchez-vous comment vous procurer plus d’œuvres générées par l’IA, ou comme vous l’avez dit, influencées par l’IA? Est-ce un critère quand vous voulez ajouter une œuvre à la collection, sachant que l’IA a été utilisée?

Stuart Keeler

Bien sûr.

Notre mandat consiste en partie à rester à l’avant-garde et assurer la pertinence de la collection de la TD. On cherche aussi à encourager nos concurrents à faire de même dans le domaine des arts et de la culture.

Quand on discute avec des artistes, entre autres, on veut que les autres conservateurs sachent ce qu’on fait et que c’est un domaine qui nous intéresse. La curiosité ouvre des possibilités, mais nous amène aussi à réfléchir davantage et à avancer plus prudemment. Donc, oui, on avance graduellement dans cette direction.

Mon équipe m’a dit que la collection compte 4 ou 5 œuvres générées par l’IA, principalement dans la catégorie des images photographiques.

Et, en soi, c’est déjà intéressant. Je pense que ce sont tous des artistes torontois, ce qui est intéressant. Vous savez, dans l’histoire de l’art au Canada, Vancouver est en quelque sorte la capitale de l’image.

Grant McDonald

OK.

Stuart Keeler

Je trouve ça intéressant. Il y a peut-être un lien avec l’IA dans ce coin du pays, mais il faudrait poursuivre les recherches.

Grant McDonald

Dans ce contexte, on constate cette évolution, ce qui est assez fascinant. J’aime connaître les tendances. Voyez-vous des tendances émergentes ou même qui pourraient se dessiner pour l’avenir pour ce type d’œuvres et l’utilisation de l’IA?

Stuart Keeler

Oui. Revenons à la notion d’invention, à la façon dont l’histoire nous guide et au fait que l’IA est nouvelle. On peut en faire fi ou en avoir peur, la mépriser, tandis que certains l’accueillent à bras ouverts. Tous les courants artistiques depuis la nuit des temps – mais surtout à partir de l’impressionnisme, du surréalisme ou du modernisme.

À une époque, utiliser le plastique en sculpture était considéré comme très audacieux. Comment osez-vous faire ça? Où est le bronze? Ce genre de réactions.

Donc, l’IA n’est pas forcément un courant artistique. C’est un outil qui peut servir à créer de l’art. Qu’est-ce qui en émergera? Y aura-t-il un courant, comme pour la photographie ou la vidéo, qui sera rejeté ou ignoré?

L’IA donnera-t-elle réellement naissance à la prochaine évolution de la conversation? Je trouve ça très intéressant, car l’art est fait pour nous bousculer, susciter la réflexion et remettre en question le statu quo. Dans une certaine mesure, c’est aussi ce que devrait faire une collection par sa conception même. Elle peut présenter des œuvres qui sont belles, mais aussi des œuvres qui font réfléchir. L’IA et la technologie dans le domaine de l’art favorisent l’invention.

J’espère qu’il en sortira un vrai changement de fond. L’IA pourra y contribuer en amenant les artistes à penser autrement, puisqu’elle leur donne, d’une certaine façon, de nouvelles façons de créer.

Grant McDonald

Merci, Stuart, d’avoir été des nôtres aujourd’hui. Beaucoup de gens voient l’IA et l’art comme des mondes distincts. D’après vos explications, ils n’ont jamais été si près l’un de l’autre. Je crois que l’avenir est prometteur et que beaucoup de choses intéressantes nous attendent. Je vous remercie de votre temps. Merci.

Stuart Keeler

Merci.

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